Bapst

La famille Bapst est actuellement représentée à l’AHH par le capitaine Hubert Bapst (483), commandeur de la Légion d’honneur. Il est le sixième légionnaire consécutif d’une famille qui a donné de nombreux membres de la Légion d’honneur, tous à titre militaire depuis la fin du xixe siècle à l’exception d’un diplomate, Edmond (1858 – 1934). Celui-ci retrouva les armes de sa famille : d’azur à un buste de pape en chape rouge (limitée à la mosette d’hermine) couronné d’une tiare d’argent.

Ce pape (Papst en allemand) fait de ce blason des armes parlantes par calembour plutôt qu’un reflet de la modeste origine de la famille, issue de la petite bourgeoisie de Halle (Saxe-Anhalt). Lorentz Bapst y mourut en 1562 (les archives antérieures ont brûlé dans un incendie de la ville) et les Bapst y furent tailleurs, drapiers, cordonniers et maîtres d’école.

En revanche, la tiare de leur blason indique mieux la joaillerie qu’ils exercèrent aux xviiie et xixe siècles. Georges-Michel (1719 – 1770) s’installa à Paris comme « orfèvre privilégié » du roi, contribuant à ce titre à la monture des joyaux de la couronne. Il avait épousé Élisabeth Stras, nièce de l’inventeur éponyme du strass.

Leur fils, Georges-Frédéric (1756 – 1826), fut le premier Bapst joaillier de la couronne, en association avec un joaillier français, inspecteur des diamants de la couronne, Paul-Nicolas Ménière, avec qui il réalisa des bijoux pour la famille royale, et notamment en 1784 l’épée de Louis XVI.

Son cousin germain, Eberhardt (1771 – 1831), vint s’associer avec lui à Paris, et épousa en 1796 la fille de Paul-Nicolas Ménière. Il fut le premier légionnaire de la famille et le fondateur d’une lignée de trois légionnaires tous joailliers des différentes couronnes ceintes en France depuis la Première Restauration. Lui-même sauva les joyaux royaux du pillage lors des Cent-Jours. Plus tard, il réalisa la couronne de Charles X, magnifiquement peinte par François Gérard et décrite par François-Marie Miel à l’occasion du sacre :

La couronne surtout attire et fixe les regards. C’est le plus excellent morceau qu’ait produit l’art de mettre en œuvre la plus précieuse des substances, et le diamant qui la surmonte est lui-même le chef-d’œuvre de la nature fossile.

Ce diamant unique, connu sous le nom de Régent[1], ornait la couronne de Louis XVI ; mais, placé au milieu du bandeau, dont il ne servait guère qu’à marquer le devant, il était peu visible, et, pour ainsi dire, absorbé. La couronne de France s’enorgueillissait encore de plusieurs autres brillants célèbres, tels que le Sancy, le Miroir de Portugal, les Mazarins, aujourd’hui dispersés ou perdus. Mais ces trésors lapidaires ne tiraient presque aucun relief de leur mise en œuvre ; leur mélange avec des pierres de toutes couleurs formait une sorte de mésalliance ; aussi, quoique la forme de la couronne fût gracieuse et même élégante, la combinaison mal entendue de ses éléments nuisait à son effet, et lui ôtait une partie de sa valeur. Il faut ajouter que la monture à jour était alors dans l’enfance, et que la joaillerie était presque privée de cette ressource. Cependant, quel art doit plus à la main-d’œuvre que celui-là, puisque sans elle le diamant lui-même ne serait rien ?

D’un autre côté, le roi n’était pas assez riche en pierres précieuses pour qu’on pût lui composer une couronne entière dans un seul système ; on réunissait donc tout ce qu’on avait de pierreries ; le rubis, l’émeraude, le saphir, la topaze, les perles s’associaient au diamant par nécessité[2]. Mais Sa Majesté possédant aujourd’hui une collection bien assortie, l’artiste a saisi l’occasion de confectionner un joyau colossal, en se conformant au principe d’unité, qui est la loi de tous les arts. L’artiste est M. Bapst, joaillier de la couronne, dont le talent est depuis longtemps en première ligne.

La couronne de Charles X se compose de diamants et de saphirs d’Orient d’un excellent choix et d’un prix, en quelque sorte, inestimable. Le saphir est, après le diamant, la plus précieuse des pierres gemmes, ou du moins, celle qui a le plus de caractère. Les anciens en ornaient les statues des dieux, et comme il était un attribut de la souveraineté plus qu’une parure de la beauté, Jupiter le revendiquait. Son bleu sévère, d’un ton ferme sans dureté, s’oppose bien à la blancheur adamantine ; il en interrompt la brillante monotonie, et loin de former à côté du diamant une bigarrure colorée, il fait valoir celui-ci par le plus riche contraste. D’ailleurs, ces deux couleurs sont celles de l’écu de France, association que la fête de la monarchie devait montrer partout.

La nouvelle couronne est formée d’un cercle d’or qui en constitue le bandeau. Là sont les principaux saphirs, enchâssés dans des ornements d’un goût simple, entre deux rangs de beaux chatons. Sur le bord supérieur du bandeau s’élèvent huit fleurs de lis formées de solitaires d’une grosseur relative à l’étendue de chaque fleuron ; c’est une règle adoptée pour la construction de la couronne que les fleurs de lis n’y soient qu’en diamant, pour imiter la blancheur du lis français. Elles alternent avec autant de petites fleurs d’ornement en brillants et en saphirs. Du sommet des fleurs de lis partent huit branches composées de saphirs et de solitaires, qu’enchaînent l’un à l’autre des rinceaux de feuillages courants. Ces longues bandes vont en se rétrécissant vers le haut ; elles s’y recourbent et s’y rapprochent pour fermer la couronne[3]. Un cercle de forts brillants, embrassant comme un collet les huit branches infléchies, les lie en un faisceau ; leurs extrémités se replient en dehors ; elles forment, par leur épanouissement, une espèce de champignon, sur lequel repose, ou plutôt, dans lequel s’implante le superbe ornement terminal. C’est une fleur de lis à quatre faces, dont le compartiment supérieur est occupé par le Régent seul. La grandeur de cette pierre, le travail parfait de sa taille, la pureté de son eau, sa transparence, la vivacité et l’éclat de son jeu, assignaient au phénix minéral la place d’honneur. En effet, il domine la couronne.

Toutes ces pierres sont montées à jour, aussi légèrement que pouvait le permettre et le volume de chaque pierre en particulier et celui de la couronne même. Partout la solidité devait se concilier avec la délicatesse. Plus de cinq mille cinq cents pierres sont adroitement serties dans un réseau d’or universel[4], dont le tissu délicat, croisé en tous sens, rappelle les nervures d’une feuille. La masse est élastique et tremblante ; on croirait que les branches se sont naturellement affaissées sous le poids de la fleur de lis tétragone, et que la couronne doit sa courbure à ce poids ; mais on peut la saisir et la manier sans accident. L’art a su faire avec tant de molécules diverses un tout parfait ; avec des éléments rigides, invariables, il est arrivé à des proportions régulières, à une forme pure, à un galbe élégant, et la plus grande simplicité s’allie à la plus grande richesse[5]. Si donc cela est beau, ce n’est pas par cette richesse seule, triste supplément de la beauté comme de la vertu, mais par l’emploi qu’on en a su faire.

J’ai longtemps contemplé ce chef-d’œuvre ; je me suis complu à y voir jaillir la lumière en éclairs rapides, scintiller la couleur en mobile arc-en-ciel, et par un jeu inattendu, l’iris des diamants se refléter dans le miroir des saphirs ; la prairie étincelante de rosée aux premiers rayons du soleil n’est pas plus vive et plus éblouissante. Cependant, la parfaite limpidité des pierres m’a plus étonné que cet éclat ; on dirait de l’eau solide. Ainsi, le rapprochement entre l’eau et le diamant était sous la main ; mais il n’appartenait qu’à Newton de rapprocher ces deux limpidités par la propriété combustible, et de dire « Voilà les corps qui brûlent le mieux », lorsque cent ans après encore, le reste des hommes ne voyait dans l’un qu’une substance inattaquable au feu, et, dans l’autre, une substance qui l’éteint[6].

François-Marie Miel.

Histoire du sacre de Charles X
dans ses rapports avec les beaux-arts et les libertés publiques de la France,
Panckoucke, Paris, 1825, chapitre XIII.

Les fils, petits-fils et l’un des arrière petits-fils d’Eberhardt suivirent encore ses traces dans la joaillerie. L’arrière petit-fils joaillier, Germain (1853 – 1921), s’associa avec Lucien Falize en 1880, après le décès de son père, et participa activement aux expositions rétrospectives ou industrielles jusqu’en 1900. Érudit membre de nombreuses sociétés savantes, il s’intéressa à l’histoire de son art, et publia notamment en 1889 une monumentale Histoire des joyaux de la couronne de France.

Mais déjà, l’un des petits-fils d’Eberhardt était allé diriger le Journal des débats politiques et littéraires. Les autres Bapst continuèrent dans l’armée ou la diplomatie à rendre à l’État les services éminents que leur reconnaît la Légion d’honneur. Gageons que la mémoire de ceux de leurs ancêtres joailliers les y aura conduits et soutenus, conformément au motif de l’ordonnance de 1814 : « perpétuer dans les familles le zèle pour le bien de l’État par d’honorables souvenirs » !

Pierre Jaillard.

Bulletin de l’AHH, n° 52, 2010.

 


[1] Il est aussi appelé le Pitt.

[2] La couronne était démontée après chaque couronnement ; on en faisait servir les diamants et les pierres à d’autres usages.

[3] Autrefois, la couronne de l’empereur était seule fermée ; le diadème du roi était ouvert et évasé à son bord supérieur : c’est François Ier qui ferma le premier la couronne royale.

[4] Dans le poids total de la couronne, qui est de 5 marcs 2 once et 3 gros, celui des diamants entre pour 2 marcs et 1 gros. Le Régent seul pèse 136 carats 7/8.

[5] Dans le prix total de la couronne, estimé à 16 millions, le Régent seul entre pour 12 millions.

[6] J’avais fait dessiner et graver cette belle couronne ; mais la gravure au simple trait, quoique traitée avec beaucoup de soin, n’a pu parvenir à rendre l’effet. D’ailleurs, pour intéresser par un parallèle entre ce dessin et celui de la couronne de Louis XVI, il aurait fallu enluminer les pierres, ce qui sortait de mon plan. J’ai donc supprimé la planche. On se fera une juste idée de cette merveille de joaillerie en jetant les yeux sur le portrait du roi par M. Gérard.

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