Laboria

Trois Laboria aux combats d’août 1914

Lors des prémices de la déflagration qui s’annonce par l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche à Sarajevo en juin 1914, les Laboria habitent Douai, où leur père, le colonel Frédéric Laboria, commande depuis deux ans le 15e régiment d’artillerie de campagne équipé du nouveau canon de 75.

C’est une famille nombreuse (trois garçons, quatre filles), un peu monarchiste et ostensiblement catholique. Frédéric père fut sûrement « fiché » par le général André et considérait que ce beau commandement devait être le point final de sa carrière.

Héritiers d’une lignée militaire depuis le Premier Empire, les deux fils, Frédéric et Jean, avaient embrassé le métier de leurs ancêtres. En 1914, Frédéric junior, sorti de Saint-Maixent, était lieutenant au 1er régiment de tirailleurs algériens, et Jean, sorti de Saint-Cyr (promotion Fez, 1909 – 1912), lieutenant au 156e régiment d’infanterie à Toul.

En août 1914, la famille, revenue à Douai après un mois de vacances au Pouliguen en bord de mer, y est surprise par la mobilisation générale et la déclaration de guerre.

Quelques jours après la fête nationale, le 15e d’artillerie se rendait au camp de Sissonne, où, selon la coutume, il allait faire ses tirs de guerre.

Ils ne devaient pas être achevés : les événements imposaient un prompt retour à Douai. Par voie ferrée, les unités regagnaient leur garnison. Déjà les garde-voies étaient à leur poste, le moment était grave.

Le 1er août, la mobilisation commençait ; le régiment commandé par le colonel Laboria quittait Douai par voie ferrée pour regagner la région d’Hirson, où il devait rejoindre la 1re division d’infanterie.

Le 15 août à Dinant (Belgique), pour la première fois, nous entendons le canon, le 1er groupe est en partie employé. Le 17, la 2e batterie capture l’équipage d’un Albatros trop curieux.

Le 23 août seulement, les batteries sont engagées aux environs de Saint-Gérard (bataille de Charleroi). Cette bataille malheureuse révèle la puissance des forces ennemies et, impuissants à endiguer le flot envahisseur, nous participons au mouvement de repli qui doit précéder la bataille générale.

Les 29 et 30 août, le régiment est à Guise ; la garde allemande est en échec, la 4e batterie y est mitraillée ; la 6e fait l’admiration des troupes d’infanterie en les suivant pas à pas.

Septembre 1914, c’est la Marne. Le régiment est à Esternay…

Journal des marches et opérations (J.M.O.) du 15e d’artillerie.

Le 15 février 1915, le colonel Laboria, promu général (oubliée, l’affaire des « Fiches » !), quitte le régiment, est fait officier de la Légion d’honneur et commandant de l’artillerie du 1er corps d’armée. Il terminera la guerre général de division, commandeur de la Légion d’honneur pour l’action de son artillerie à Verdun en février 1916.

Entre-temps, la vague allemande inondant le Nord de la France, la famille abandonne Douai en catastrophe pour se réfugier à Nantes. Elle perdra tout son patrimoine.

Les deux fils officiers sont immédiatement engagés avec leur régiment.

Jean, au 156e R.I., fait partie du 20e corps de la 2e armée du général de Castelnau. Commandée par Foch, cette grande unité, dite « de couverture », est à effectifs pleins dès le temps de paix.

Parti à pied de Toul, par Nancy, le 156e atteint le 14 août Arracourt. L’ordre d’offensive générale en direction de la Lorraine est donné le même jour. Le régiment franchit la frontière en direction de Château-Salins et doit enlever le village de Juvrecourt.

Je laisse Jean, mon père, évoquer son baptême du feu.

Nous nous installons dans un champ en ligne de section par quatre. On va de l’avant. Cette fois, on a l’impression d’aller au combat. Les patrouilles de cavalerie rentrent sabre au clair. Ils ont vu les Allemands. Mon capitaine et moi cherchons à voir.

D’abord, nous entendons un crépitement bizarre et plus sec qu’aux manœuvres. Le 3e bataillon s’engage et je vois cette longue ligne de tirailleurs déployée en demi-cercle entourant Juvrecourt.

Quelle attitude vais-je avoir ? J’ai affreusement peur d’avoir peur. Le capitaine Chevigny me tire de ma rêverie : « au premier signal du chef de bataillon, nous sommes engagés. — Alors, mon Capitaine, c’est le moment ? » Ça y est. À Dieu va ! On va au pas gymnastique. Nouvel arrêt près d’un poteau frontière déjà arraché. Nous voilà dans un champ près du drapeau. Mais qu’est-ce qu’on entend : des bourdonnements, des sifflements doux et prolongés comme des mouches ? Au bout d’un moment, je me rends compte que ce sont des balles. C’est le « baptême » et on commence le flirt avec les balles. J’ai un petit frisson. Après un temps d’arrêt où je me force à rester debout. Inconscience ? On repart. Ma section a mission de s’établir sur une crête.

Midi : il fait très chaud et je meurs de soif ! En colonne par quatre, nous montons sur la crête. Nous traversons un endroit où un homme est couché là, tout recroquevillé : un mort. Je le regarde bête et ne peux m’en détacher. Frisson, sinistre impression que cette première vision de guerre.

Tout à coup, un sifflement inconnu, bizarre, puis un autre, puis trois, puis quatre ; ça y est, nous sommes sous le feu de l’artillerie, et implacablement, tous éclatent. Vivement, on entre dans un bois, mais les obus suivent. Nous sommes soumis à un violent bombardement. Ces sifflements, ces éclatements répercutés dans le bois, c’est sinistre. Il y a de la casse. Je vais vers les blessés. C’est atroce ; tous m’appellent.

La nuit tombe. On s’installe en halte gardée.

Cette offensive dite « de Morhange » se terminera mal. Le 20 août, le 20e corps s’engage inopinément, découvrant le flanc gauche de la 2e armée. Un corps d’armée bavarois contre-attaque et tout le 20e corps doit reculer jusqu’à Château-Salins.

Cinq jours plus tard, lors d’un retour offensif, le lieutenant Jean Laboria est grièvement blessé en entraînant la compagnie au bois de Crévic. Il est « sur la touche » pour cinq mois.

Il fera toute la guerre, trois fois blessé, quatre fois cité, chevalier de la Légion d’honneur.

Pendant ce temps, son frère aîné, Frédéric Laboria, chef de section au 1er régiment de tirailleurs algériens (75e brigade, 5e division d’infanterie), s’engage le 22 août en direction de Charleroi pour dégager plusieurs régiments aux prises avec de très nombreuses unités allemandes appuyées par une puissante artillerie.

Le 1er tirailleurs et le 1er zouaves se lancent à l’assaut. Ils traversent les barrages d’artillerie. Sur la crête, la première ligne allemande est enlevée. Mais aussitôt les mitrailleuses entrent en action. C’est immédiatement le corps à corps. Le drapeau passe de main en main.

Le lieutenant Laboria reçoit deux blessures et un très violent coup de crosse au visage. Il s’écroule dans le coma et reste sur le terrain. Considéré comme mort, il est placé dans une chapelle ardente avec d’autres cadavres. Mais alors qu’une religieuse prie, il bouge. Stupeur ! Il est évacué et soigné à l’hôpital. Les Allemands ont largement dépassé la région. Il est prisonnier.

Malgré plusieurs tentatives d’évasion, il ne pourra rejoindre les combats en France et se reprochera toute sa vie de n’avoir pu participer à la victoire.

Les historiens s’accordent pour reconnaître que ce 22 août fut pour l’armée française la journée la plus meurtrière de toute la guerre (26 000 morts).

Frédéric terminera donc la guerre, capitaine cité à l’ordre de l’armée et de l’armée belge, chevalier de la Légion d’honneur.

Ce mois d’août aura été meurtrier pour la famille Laboria… comme pour énormément de familles françaises. Notre armée, partie « la revanche en bandoulière », s’est engagée inconsidérément face à un adversaire puissamment soutenu par l’artillerie et les mitrailleuses qui nous faisaient dramatiquement défaut. « L’attaque à outrance » se terminera par quatre années de tranchées consacrant, à l’époque, la prééminence du feu.

Général Jean-Claude Laboria.
Bulletin de l’AHH, n° 56, 2014.

L'honneur de servir (1988)

Le nom des Laboria apparaît dans un document ancien sur le Quercy, où il est mentionné à trois reprises que « Laboria, enfant et capitaine de la ville », repoussa une attaque de Monluc contre la ville de Montauban en septembre 1562. Puis la trace se perd. Les Laboria réapparaissent à Paris, modestement, sous Louis XVI, où Charles Emmanuel est maître brodeur du roi.

Emmanuel, son fils unique, premier de la lignée militaire actuelle, est né le 8 février 1786. Engagé volontaire à 18 ans au 1er régiment d'artillerie de marine, il sert trente-cinq ans sans interruption dans cette unité. Sous le Ier Empire, il est blessé et cité à l’ordre du régiment au combat de Santander (1809), où il s’empare d’un canon. Nommé officier en 1811, il s’embarque comme commandant l’artillerie du vaisseau Jean-Bart et participe à la 2e expédition d’Espagne (1822). Pendant sept ans, il sert à la défense des ports et arsenaux et termine sa carrière comme capitaine en premier, commandant l’artillerie et le génie de la Guyane (1829 – 1834). Il avait été fait chevalier de la Légion d’honneur en 1824 et officier en 1835.

Son seul enfant, Frédéric, entra à Saint-Cyr en 1845 (promotion d’Isly). Il est blessé, cité et décoré de la Légion d’honneur à la bataille de Solférino comme capitaine au 30e de ligne. Il passe dans la garde de Paris en 1862, puis dans la gendarmerie en 1865. Il est une nouvelle fois blessé à la bataille de Beaugency (décembre 1870). Fait prisonnier, il s'évade et reprend le combat. Officier de la Légion d’honneur en mai 1871, il meurt comme lieutenant-colonel en 1875.

Son fils unique, Frédéric, entre à Polytechnique en 1876, fait toute sa carrière dans l’artillerie et part en campagne en août 1914 à la tête du 15e. Il est cité avec son régiment à la bataille de Guise. Nommé général en 1915, il commande l’artillerie de la 1re armée à Verdun, où il reçoit la cravate de la Légion d'honneur, et termine sa carrière comme gouverneur militaire de Dunkerque jusqu’à la fin de la guerre.

Il eut trois fils. Deux, officiers, sont faits chevaliers en 1914 et 1918. Le plus jeune, officier aviateur, se tue en essayant un prototype de chasse en 1930.

Jean, le cadet, était entré à Saint-Cyr en 1909 (promotion Fez). Quatre fois cité et trois fois blessé pendant la guerre, il quitta l’armée en 1922 et fut fait officier de la Légion d’honneur en 1938.

Son fils, Jean-Claude, notre camarade de l’A.H.H., entra à Saint-Cyr en 1946 (promotion Leclerc) et il fit toute sa carrière dans l’artillerie de marine comme son trisaïeul. Il commanda le 3e de l’arme et fut nommé général en 1982. Quatre fois cité, il est officier de la Légion d’honneur.

La famille Laboria, entièrement consacrée au métier des armes depuis 1804, compte donc cinq générations de légionnaires en ligne directe et tous les fils, soit sept, en sont membres dont un commandeur et cinq officiers. Notre camarade a trois fils pour continuer.

Bulletin de l’AHH, n° 30, 1988.

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