Viollet-le-Duc à Saint-Denis et en famille

Le conflit entre Debret et Viollet-le-Duc au sujet de la basilique de Saint-Denis y laisse encore une trace bien visible… ou plutôt une absence visible : celle de la flèche nord !

Remontage de la flèche nord de Saint-Denis

Celle-ci avait en effet été restaurée en 1837-1838 par Debret, membre de l’Académie des beaux-arts et chevalier de la Légion d’honneur, mais elle fut ensuite ébranlée par une succes­sion de tornades en 1842, 1843 et 1845. Debret conclut alors à la nécessi­té de consolider la tour nord qui la supportait, et pour cela, de démonter la flèche avant de la remonter dessus après consolidation. Il fallait procéder pierre par pierre et documenter précisément l’assemblage : le rele­vé fut exécuté méticuleusement, et le démon­tage engagé en 1846.

Mais le bouillant Viollet-le-Duc (32 ans), déjà auréolé des restaurations restées fameuses de Vézelay et de Notre-Dame de Paris, engagea une polémique contre son aîné (69 ans), l’accusa d’erreurs techniques, l’accula à la démission et se fit nommer à sa place. Il acheva alors le démon­tage de la flèche et le poursuivit par celui de la tour elle-même, jusqu’en 1847, avec le projet — inabouti — de remplacer l’en­semble de la façade, jugé dénaturé au fil du temps, par une création rectifiée à deux flèches symétriques…

Selon lui, en effet, « restaurer un édifice, ce n’est pas l’entrete­nir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné » (Dictionnaire raisonné de l’architecture française du xie au xvie siècle, 1854-1868). Au contraire, le consensus actuel veut qu’une restauration « a pour but de conserver et de révéler les valeurs esthétiques et historiques du monument et se fonde sur le respect de la substance ancienne et de documents authentiques » (Charte internationale sur la conservation et la restauration des monuments et des sites, 1964).

À Saint-Denis, en termes de « substance ancienne », beaucoup des pierres déposées de la flèche, entreposées plus de cent soixante-dix ans en plein air, ne sont plus susceptibles d’être remontées. En revanche, en termes de « documents authentiques », les relevés rigoureux de Debret sont toujours disponibles aux Archives nationales et à la Médiathèque du patrimoine. Ils sont si détaillés qu’ils doivent tout à fait permettre de mener à bien le projet actuel de remontage de la flèche nord et de rénovation de la façade dans son état de 1846, au terme d’un chantier pédagogique d’une dizaine d’années.

On ne peut manquer de relever aussi qu’à Notre-Dame de Paris, les principes actuels plaident pour restaurer à l’identique la flèche que Viollet-le-Duc y avait « rétablie » selon des principes si différents… L’histoire produit parfois de ces paradoxes !

Une famille au service des bâtiments publics

Eugène Viollet-le-Duc n’allait pas tarder à être nommé dans la Légion d’honneur, en 1849, puis promu officier en 1858 et commandeur en 1869, avant de mourir en 1879, à 65 ans. Sans doute ne le mentionnerait-on pas si son père et son fils n’avaient aussi été chevaliers de la Légion d’honneur, respectivement en 1825 et en 1880, constituant avec lui une lignée de trois légionnaires consécutifs.

La famille était bourgeoise depuis au moins le xviiie siècle. Le grand-père d’Eugène, Jean-Nicolas Viollet, dit Leduc[1], était bachelier en droit et huissier commissaire-priseur au Châtelet de Paris. Marié deux fois, il eut notamment deux fils légionnaires de son premier lit.

L’aîné, Emmanuel-Sigismond (1769 – 1844), fut d’abord artilleur à Strasbourg et démissionna en 1795 avec le grade de capitaine. Il dirigea ensuite différents travaux, et notam­ment une exploitation de bois de marine dans le Nord. Puis il entra en 1801 dans l’administra­tion des palais, dont il devint contrôleur en 1820. Il fut nommé chevalier de la Légion d’honneur en 1821.

Le cadet, Emmanuel-Louis-Nicolas (1781 – 1857), d’abord commissaire-priseur comme son père, devint chef de bureau au ministère de la Couronne sous la Restauration, puis conserva­teur des résidences royales sous la monarchie de Juillet. Il était surtout écrivain, éditeur de poésie classique et bibliophile, et il souffrit beaucoup de voir disperser sa bibliothèque personnelle quand la révolution de 1848 le priva, non seulement de sa fonc­tion, mais surtout de son logement aux Tuileries.

De la fille de l’architecte Jean-Baptiste Delécluze, il eut Eugène Viollet-le-Duc (1814 – 1879), le fameux architecte du gouvernement devenu chef du bureau des monuments historiques en 1846, inspecteur général des édifices diocésains en 1853, professeur d’histoire de l’art et d’esthétique à l’École des beaux-arts en 1863, etc. Celui-ci épousa à son tour la fille d’un négociant et en eut un autre Eugène Viollet-Leduc (1835 – 1910), qui fit carrière dans le sillage de son père : secrétaire-adjoint de la Commission des monuments historiques en 1860, puis sous-chef en 1866 et chef en 1873 du même bureau des monuments historiques.

Ce dernier eut quatre enfants : deux morts en bas âge en 1871, Élisabeth-Marguerite Garrigues (1876 – 1904) et Georges Viollet-Leduc (1874 – 1951), avocat, dernier mâle du nom, qui eut lui-même deux filles : Élisabeth Naphégyi puis Henriquet (1907 – 2002) et Geneviève Marcombes (1909 – 2011).

La lignée Viollet-Leduc de trois légionnaires consé­cutifs est donc tombée en quenouille en 1951. Elle laisse une mémoire publiée par la dernière du nom, Geneviève Viollet-le-Duc, dans une dizaine d’ouvrages, parmi lesquels Les Viollet-le-Duc, histoire d’une famille, documents et correspondances (2000). Elle laisse surtout une œuvre : celle de l’architecte, qui, bien qu’au nom de principes contestés dès son vivant, peut être crédité d’avoir sauvé d’une ruine définitive nombre de monuments français.

Pierre Jaillard.

 

[1] La graphie fixée ensuite par l’état civil est Viollet-Leduc, même si la graphie Viollet-le-Duc est restée au fameux architecte et a été reprise comme nom de plume par son arrière petite-fille Geneviève Marcombes.

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