Santé du prince et santé publique

Il y a deux cents ans, le 5 mai 1821, Napoléon Ier, fondateur de la Légion d’honneur, mourait à Longwood, sur l’île britannique de Sainte-Hélène. Le bicentenaire en tombera donc le 5 mai 2021, et diverses manifestations étaient prévues à cette occasion, à Sainte-Hélène, à l’île d’Aix, à Fontainebleau, à Paris, à Rueil-Malmaison, à Ajaccio ou ailleurs. Le conseil d’administration de notre association avait lui-même prévu de marquer cet anniversaire dans notre modeste Bulletin.

Mais hormis le calendrier, rien n’a échappé aux perturbations de la pandémie. Même les domaines nationaux français à Sainte-Hélène ont annulé leur cérémonie annuelle. De notre côté, il nous a aussi paru que des circonstances aussi exceptionnelles primaient sur une commémoration historique. Et le conseil d’administration a finalement décidé de consacrer la présente livraison aux services rendus à la santé par des familles comptant trois légionnaires consécutifs.

Du reste, l’Empereur n’aurait-il pas approuvé pareil hommage, lui qui avait tenu à ouvrir la Légion d’honneur aux civils et qui avait approuvé un signe héraldique particulier pour les « barons officiers de santé attachés aux armées » ? Et lui-même ne peut-il d’ailleurs pas y trouver sa propre place, comme patient et comme administrateur, alors que sa santé était loin d’être florissante et que la médecine était sortie de la Révolution en piètre état ?

Un patient aux multiples pathologies

Né en 1769, entré à l’École militaire de Brienne en 1779 et officier d’artillerie en 1785, Napoléon Bonaparte eut des congés pour raison de santé dès 1786, étant au régiment d’Auxonne, puis en 1790, étant au régiment de Valence. Au retour, il contracta le paludisme en 1786 — soigné par le chirurgien-major Joseph Bieuvelot, qu’il devait nommer membre de la Légion d’honneur en 1804 — et en eut un nouvel accès en 1791 — soigné par le chirurgien-major Théodore Parmentier, que Louis XVIII devait faire chevalier de la Légion d’honneur en 1815. Au siège de Toulon en 1793, il reçut une blessure soignée par le chirurgien-major Joseph-François Hernandez — que Louis XVIII devait nommer chevalier de la Légion d’honneur en 1814 —, mais il attrapa surtout la gale, qui continua toute sa vie à lui causer des démangeaisons, malgré les soins alors apportés par René Dufriche des Genettes — que lui-même devait créer chevalier légionnaire en 1809 et baron en 1810, puis que Louis XVIII devait promouvoir commandeur de la Légion d’honneur en 1814.

Bonaparte en 1796, peint en 1801 par Antoine-Jean Gros. Source : Wikimedia.

Affecté de divers troubles, principalement digestifs, il paraissait malingre quand il prit le commandement de l’armée d’Italie en 1796 et il invoqua sa santé et sa fatigue pour en démissionner en 1797. Un répit lui permit néanmoins de prendre dès 1798 le commandement de l’expédition d’Égypte, dont il revint en 1799 encore plus maigre et faible. Sa santé ne l’empêcha pourtant pas de réussir ni ces deux campagnes ni le coup d’État du 18 Brumaire (1799) ni une nouvelle campagne contre l’Autriche en 1800. Mais elle le détermina en 1801 à la confier à Jean-Nicolas Corvisart — qu’il devait faire officier de la Légion d’honneur en 1804 et baron en 1808 —, assisté de médecins militaires comme Étienne-Augustin Mestivier — qui devait être nommé chevalier de la Légion d’honneur en 1825 — et Alexandre Yvan — qu’il devait promouvoir officier de la Légion d’honneur en 1807. Avec ces soins et un exercice physique quotidien, malgré une crise hémoptysique en 1803, la santé de l’Empereur, couronné en 1804, resta satisfaisante durant ses premières années de règne.

Toutefois, le surmenage et les soucis le privèrent progressivement d’exercice physique et l’obligèrent à des repas trop rapides, ce qui paraît avoir provoqué, d’abord des gastralgies réitérées à la fin de 1808, puis aussi des douleurs hépa­tiques en 1813, aggravées en 1815 et en 1818 et devenues chroniques en 1820, ainsi qu’un début d’embonpoint qui tendit vers l’obésité à Sainte-Hélène. Puis apparurent divers désordres urinaires (dysurie en 1812, coliques né­phrétiques en 1813, lithiase rénale en 1818) et digestifs (toux sèche en 1812, abcès dentaires en 1816, 1817 et 1818, hépatite en 1819, vomisse­ments en 1820 et 1821). L’Empereur souffrit aussi d’une dermite en 1809 et des hémorroïdes du cavalier en 1815. À Sainte-Hélène, le désœuvrement et l’alimentation insulaire achevèrent autrement de dégrader sa santé, avec des œdèmes aux jambes et des rhumatismes en 1816, du scorbut en 1817. Malgré les soins de Barry Edward O’Meara puis de François Antommarchi, après une syncope en 1819, Napoléon mourut en 1821, à 51 ans, de pathologies multiples, parmi lesquelles un ulcère perforant de l’estomac paraît avoir été dominant.

Un réformateur de la médecine éclairé par son médecin

Sa propre expérience fournit ainsi très tôt à Napoléon Bonaparte plus d’occasions qu’à plaisir de se faire une opinion personnelle sur les médecins de son temps. Il qualifia en 1804 « d’original » son premier chirurgien-major, Bieuvelot, qui se contentait des Aphorismes d’Hippocrate et sentait l’humorisme…

À l’inverse, il se fia à Corvisart (1755 – 1821), apôtre de longue date d’une méthode clinique alors anticonformiste mais qu’il avait fini par imposer comme référence en devenant docteur-régent de la faculté de médecine en 1788 et titulaire de la chaire de médecine clinique à l’École de médecine en 1794. Napoléon appréciait « sa sagacité » et eut maintes occasions d’évaluer la fiabilité de ses diagnostics et l’efficacité de ses traitements, y compris par comparaison avec ceux du médecin allemand Johann-Peter Frank au sujet de la dermite de 1809 à Schönbrunn. Il dit de lui dans l’appendice au Mémorial de Sainte-Hélène, au récit de leur première rencontre : « Je vis qu’il avait pénétré ma structure, que c’était le médecin qui me convenait » ; au-delà de la nature humaine commune à tous, la diversité des complexions individuelles rendait nécessaire l’approche personnalisée d’un clinicien.

Entre eux, les relations ne se limitèrent pas au « colloque singulier » entre patient et praticien, ni même à la communication publique sur la santé d’un dirigeant poli­tique. Officiellement nommé « médecin du gouvernement » en 1801 et associé à ce titre à la lutte contre les maladies conta­gieuses, Corvisart contribua plus largement à la réorganisation de la médecine après la Révolution. L’internat fut instauré en 1802. L’obligation de diplôme, qui évite le charlatanisme mais que la dissolution des corporations avait supprimée de fait en 1791, fut rétablie en 1803. La pharmacie fut réglementée comme la médecine, etc.

En matière de santé publique comme dans bien d’autres domaines, beaucoup de structures établies à cette époque-là demeurent aujourd’hui en place. Elles sont dues à des hommes tels que Napoléon ou Corvisart, formés dans l’universalisme classique et la raison des Lumières, sincèrement mobilisés pour rebâtir après la Révolution des cadres sociaux pérennes au service du bien commun. Le bicentenaire de leur mort à tous deux dans la même année offre l’occasion de reconnaître ce que nous devons à cette génération, de ressourcer nos actes et nos comportements à son état d’esprit, et de rappeler son exemple à nos contemporains.

Pierre Jaillard.

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