La Légion d’honneur parmi les ordres de chevalerie

L’ordre de la Légion d’honneur a été fondé en 1802 et n’a jamais connu de solution de continuité légale depuis lors. Mais cette continuité formelle n’exclut ni évolutions historiques ni prémices antérieures ni influences extérieures. L’évolution la plus visible de son histoire réside évidemment dans les qualificatifs successifs de son nom même, reflets des régimes — impériaux, royaux ou nationaux — qu’il a traversés sans encombre majeur. D’autres ont touché certaines traces que l’Ordre recèle toujours de son devancier direct, l’Ordre royal et militaire de Saint-Louis, tandis que certaines empreintes en sont restées permanentes.

La référence à l’ordre de Saint-Louis

La filiation entre les deux ordres évoque la fameuse formule de Tancrède dans Le Guépard de Lampedusa : « Si nous voulons que tout reste tel quel, il faut que tout change »… Entre leurs insignes, le rouge du ruban et le blanc de l’émail, la forme gironnée et entaillée des branches, le médaillon central furent conservés, mais le nombre de branches fut porté de quatre à cinq, rompant avec la croix de Malte présente dans les principales décorations françaises d’Ancien Régime, et l’effigie du médaillon fut adaptée aux circonstances politiques.

Les changements d’appellations furent plus éphémères. Le nom de « légion » remplaça complètement celui « d’ordre » jusqu’à ce que l’ordonnance du 19 juillet 1814 officialise cette qualification de fait. L’insigne resta généralement appelé « croix », y compris officiellement dans les décrets relatifs à son insertion dans des blasons de communes[1], bien que l’article R. 59 du Code de la Légion d’honneur et de la médaille militaire le définisse comme une « étoile ». L’appellation des grades ne fut modifiée que sous l’Empire, de chevalier en « membre » ou « légionnaire », de commandeur en « commandant » et de grand-croix en « grand officier » — avec pour cette dernière appellation de l’ordre de Saint-Louis un glissement vers la dignité supérieure de la Légion d’honneur, créée sous le nom de « grand aigle ».

En revanche, les principes propres à l’ordre de Saint-Louis parmi tous les ordres royaux, et qui en faisaient le premier ordre de mérite, furent non seulement conservés, mais encore approfondis pour la Légion d’honneur.

La hiérarchisation des membres en grades fut accrue par l’augmentation de leur nombre de trois à cinq, avec l’ajout de ceux d’officier et de grand aigle. Cette innovation de l’ordre de Saint-Louis rompait avec le principe d’égalité entre membres d’un même ordre chevaleresque, pour formaliser la pratique de « promotion » de chevaliers de Saint-Michel par leur nomination dans l’ordre du Saint-Esprit.

De même, la possibilité d’y être nommé, déjà débarrassée de conditions de noblesse mais encore restreinte aux seuls officiers catholiques — les protestants relevant de l’Institution du mérite militaire —, fut ouverte à l’ensemble des Français civils et militaires, et même aux étrangers ayant bien mérité de la France, ceux-ci étant simplement dispensés d’être reçus dans l’Ordre.

Inversement, les mérites familiaux sanctionnés par une nomination dans ces ordres pour trois agnats consécutifs, qui ouvraient droit à l’anoblissement depuis 1750 pour l’ordre de Saint-Louis, ouvrirent droit pour la Légion d’honneur au titre héréditaire de chevalier en 1808 et à l’anoblissement en 1814. Une ordonnance de 1819 assimila même l’ordre de Saint-Louis à la Légion d’honneur pour l’application de ces dispositions[2].

Un ordre entre mérite et chevalerie

Par suite, si l’ordre de Saint-Louis fut le prototype des ordres de mérite, la Légion d’honneur en devint l’archétype. Ces ordres se distinguent des ordres de chevalerie anciens par la réduction des obligations liées à l’appartenance à un minimum : un serment de fidélité à l’État et à son chef, puis simplement l’absence de condamnation infamante et d’acte contraire à l’honneur[3]. Ils abandonnent même les devoirs essentiellement protocolaires incombant aux membres de la plupart des ordres anciens, dont ils ne conservent que des droits, honneurs, privilèges et préséances.

Pourtant, à la différence de l’ordre de Saint-Louis, la Légion d’honneur a aussi connu des efforts pour y insuffler l’esprit de la chevalerie.

L’institution par l’Empereur de seize cohortes était destinée à servir à la fois l’intérêt particulier de l’Ordre et l’intérêt général. Chacune, dotée de biens nationaux d’une valeur de 100 000 francs de revenu, devait y choisir un siège prestigieux, donner la gestion de son domaine en exemple à l’agriculture et à l’industrie locales, verser le traitement des légionnaires, et entretenir un hospice ouvert aux légionnaires retraités et aux militaires blessés. Ce programme achoppa en 1809, notamment sur son équilibre financier.

Sous l’impulsion du Grand Chancelier Auguste Dubail[4], une association fut fondée en 1921 et reconnue d’utilité publique en 1922 afin de secourir les légionnaires démunis, nombreux parmi les anciens combattants de la Grande Guerre. Cette mission d’entraide reste vivante, mais elle a disparu en 2012 du nom de la Société des membres de la Légion d’honneur[5]. Elle cédait ainsi symboliquement le pas à la promotion du prestige de l’Ordre et de ses valeurs, et à la contribution au rayonnement des valeurs et de la culture françaises, avec notamment depuis 2010 l’initiative « l’honneur en action ».

Dans ce même esprit fut enfin créée en 2009 la fondation reconnue d’utilité publique Un avenir ensemble[6], promue par le Grand Chancelier Jean-Pierre Kelche mais uniquement financée par des mécènes privés. Elle organise des parrainages afin de « renforcer l’exemplarité active des décorés en faveur de l’éducation et de la formation professionnelle des jeunes », « freinés dans leurs ambitions et projets par un environnement socioculturel défavorable. » Entièrement tournée vers l’intérêt général, elle apparaît comme le fruit le plus authentiquement chevaleresque de la Légion d’honneur.

Des ordres d’Ancien Régime ont aussi connu des oscillations entre ces deux pôles que constituent les honneurs mondains et l’honneur chevaleresque. Certains ont aussi introduit une hiérarchie entre membres, notamment ceux qui sont toujours actifs, indépendamment des fonctions temporairement exercées en leur sein, ou ont institué leur propre décoration de mérite.

Le présent Bulletin de l’AHH en présente quelques-uns, subsistant aujourd’hui avec des fortunes diverses, depuis des ordres médiévaux jusqu’à un ordre dynastique. Puisse ce petit dossier nous inciter à réfléchir aux modalités de notre propre engagement au service de la Nation !

Pierre Jaillard.
Bulletin de l’AHH, n° 57, 2016.

 


[1] Pierre Jaillard, « Les collectivités décorées de la Légion d’honneur », Bulletin de l’AHH, n° 56, septembre 2014, p. 14-18.

[2] Ségolène de Dainville-Barbiche, « L’anoblissement et le titre de chevalier par décorations (ordres de Saint-Louis et de la Légion d’honneur), 1750-1875 », La Transmission familiale de l’esprit de service, Tallandier, Paris, 2015, p. 31-60.

[3] Éric Peuchot, « La discipline de la Légion d’honneur, ou quand l’honneur vient à se perdre », La Transmission familiale de l’esprit de service, Tallandier, Paris, 2015, p. 129-155.

[4] Philippe Husson, « Le général Augustin Dubail (1851 – 1934) », Bulletin de l’AHH, n° 53, décembre 2011, p. 22-24.

[5] <http://www.smlh.fr/>.

[6] <https://whaller.com/-un-avenir-ensemble>.

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