Le maréchal de La Meilleraye

Né en novembre 1602, voici tout juste quatre siècles, Charles de la Porte-Vezins, marquis de La Meilleraye, était un jeune cousin germain de Richelieu. Orphelin de bonne heure, il fut élevé, comme son illustre aîné, par leur oncle commun, le grand prieur Amador de la Porte. D'abord élève de l'académie protestante de Saumur, il se convertit au catholicisme pour entrer au service de l'évêque de Luçon.

 

Il accompagna son cousin lorsque celui-ci entra au service de la Reine-Mère, Marie de Médicis, et connut une première crise au soir de la " drôlerie des Ponts-de-Cé ", lorsque les troupes de Louis XIII eurent défait celles de la Reine-mère. Il envisagea alors d'aller offrir ses services au roi de Suède. Mais Richelieu, qui avait su déceler en lui les qualités d'un chef, se l'attacha définitivement et le mit ainsi au service de la France. Pour les deux cousins, quoique à des titres divers, cette " drôlerie des Ponts-de-Cé " avait servi d'ultime révélateur. Pour Richelieu, elle marqua le début de son action au service de la France. Pour La Meilleraye, elle consomma sa rupture avec l'esprit individualiste de la gloire chevaleresque. L'un et l'autre n'eurent plus désormais de gloire, de réussite mais aussi de souffrances et de difficultés, qui ne fussent essentiellement françaises.

Richelieu lui fit épouser la fille de son fidèle maréchal d'Effiat, Marie, laquelle lui donna un fils, le futur duc de Mazarin, avant de mourir d'une fausse couche à peine âgée de vingt ans. Il succéda alors à son beau-père comme Grand maître de l'artillerie et fut fait Chevalier des Ordres du roi, Chevalier du Saint-Esprit (il fut reçu le 14 mai 1633). Grand officier de la Couronne, il pouvait donc dès cette époque se dire " cousin du Roi de France ".

Nommé à la tête de l'armée d'Artois en 1639, il prit Hesdin au terme d'un siège qui lui valut le bâton de maréchal de France. Il participa ensuite à la prise de nombreuses places espagnoles, notamment Lens, Arras, Aire, Collioure et Perpignan. Succédant à François de Cossé-Brissac comme gouverneur de Blavet, devenu Port-Louis en l'honneur du Roi, il en acheva les fortifications et, y participa à la création de la première Compagnie Française de l'Orient, laquelle joua un grand rôle dans le développement de Madagascar.

Après le décès de Richelieu et celui de Louis XIII, il participa à la prise de Porto Longone et à celle de Piombino, puis à celle de Gravelines. Commença alors pour lui une période de service dans laquelle ce qui nous frappe le plus aujourd'hui est qu'il accepta tout ce que le Pouvoir lui demanda, que cela ait ou non correspondu à ses capacités, que cela se fut ou non accordé à ses propres sentiments. Quelle que fut la mission que le Pouvoir lui confia pour le plus grand bien de la France, il répondit toujours : Présent !

Début 1648, sur les conseils de Mazarin, Anne d'Autriche lui confia, en toute connaissance de cause, une mission pour laquelle il n'était absolument pas préparé, montrant ainsi combien sa loyauté envers la Couronne était au-dessus de tout soupçon. Elle le nomma Surintendant des Finances. Cette nomination à un poste qui n'était pas fait pour lui et dans lequel il ne s'est pas particulièrement illustré, ne résulte pas d'un mérite particulier. Il s'agissait simplement de confier cette tâche impossible à quelqu'un sur qui l'on sut pouvoir compter pour maintenir ce qui pouvait l'être en attendant qu'il fût possible de remédier aux difficultés. Il fallait gagner du temps. En ce début de Fronde où les magistrats se révoltaient, où les officiers royaux contestaient et où les Grands du royaume cherchaient sans vergogne leur intérêt individuel, fut-ce au détriment de la France, la loyauté et la fidélité du maréchal de La Meilleraye étaient jugées essentielles.

Ce faisant, cependant, on prit le risque de le rendre particulièrement impopulaire. Cela n'aurait pas été grave si on ne lui avait pas demandé aussi de jouer simultanément un autre rôle pour lequel la confiance et l'amitié du peuple auraient été de grands atouts. Ce cumul - même très temporaire - en deux missions nécessitant des qualités opposées laisse penser que la Régente et Mazarin n'avaient plus autour d'eux beaucoup de personnes de confiance. Lorsque, le 26 août 1648, Paris se couvrit de barricades et, plus encore le lendemain, quand il fallut secourir le chancelier Seguier que la foule voulait lyncher, c'est encore au maréchal de La Meilleraye que la Reine confia la mission quasiment impossible de rétablir l'ordre.

Certains esprits chagrins ont critiqué son action pendant ces jours troublés ; ils ont regretté, après coup, qu'il n'ait pas agi de telle ou telle façon. En théorie, ils ont probablement raison. Mais l'enjeu était considérable : et sans aucun soutien, malgré le double jeu de Gaston d'Orléans, la trahison du futur cardinal de Retz, les atermoiements des Grands, le flottement de Mazarin et l'intransigeance de la Régente, il a tenu et, finalement, il a sauvé l'essentiel. Le Roi l'en récompensa en l'admettant à apposer sa signature sur la paix de Rueil.

Pendant le siège de Bordeaux, qui eut lieu de juin à octobre 1649, c'est encore au maréchal de La Meilleraye que furent confiées les troupes royales, face aux Grands soulevés par la Princesse de Condé.

La partie qui s'est jouée alors fut, politiquement, particulièrement délicate. Et l'intervention d'émissaires espagnols troubla encore un peu plus la donne. Au cours de ce siège il ne fit pas seulement preuve de bravoure, comme à son habitude, mais aussi de clairvoyance et de sens politique. Une fois encore il montra comment il a toujours essayé d'empêcher de faire couler le sang lorsque cela était inutile. Et l'on constate aujourd'hui que les chefs de guerre de son époque avec lesquels il a été le plus en opposition, au-delà des rivalités et jalousies dues à des préséances temporaires, sont ceux qui apparaissent aujourd'hui aux yeux des historiens comme les plus brutaux.

En récompense de ses bons et loyaux services, Louis XIV érigea en duché pairie sa terre de la Meilleraye, quelques semaines seulement avant sa mort à l'Arsenal de Paris en février 1664. On peut se demander pour quelle raison Louis XIV lui fit cet honneur. Quelle attitude exceptionnelle au service du Roi celui-ci voulait-il récompenser ? Dans la vie du nouveau duc on ne trouve, à vrai dire, que la période de la Fronde où son attitude fut décisive. Et elle le fut parce que le maréchal, dont on sait bien qu'il fut incapable de quelque dissimulation que ce fut, a bien toujours été un serviteur fidèle de la couronne, respectueux jusqu'au bout de la parole donnée à son cousin Richelieu après la " drôlerie des Ponts-de-Cé ".

Fougueux,impétueux, emporté, mais aussi et surtout fidèle et courageux, tel nous apparaît bien aujourd'hui le duc de La Meilleraye et c'est bien cela que Louis XIV lui a reconnu. Si ses victoires furent plus dues à son courage et à sa ténacité qu'à son génie stratégique, il reste comme celui qui fut un " grand assiégeur de villes " et non comme celui qui, à Rocroi, introduisit dans l'art de la guerre le galop de charge. Il a levé des régiments à son nom, et comme les autres il est allé recruter hors de France (ses cavaliers hongrois). Mais là où il se distingue de beaucoup d'autres (Rantzau, Schomberg, Turenne, Condé, par exemple) c'est qu'il les a toujours fait combattre au service du Roi de France.

Cette fidélité au Roi de France ne fut pas le résultat d'un amour sans faille pour celui qui incarnait l'institution à l'époque, ni le résultat d'un calcul de quelque nature que ce soit. C'est d'abord, et avant tout, la réponse à la grâce que lui avait faite son cousin. Richelieu n'a jamais failli à sa promesse ; en échange, La Meilleraye a toujours respecté son engagement, même après la mort de son aîné. Le service de la France et l'amour de la patrie sont bien avant tout le résultat d'un lien entre des hommes. A cette époque, la Nation n'était pas une entité abstraite mais une réalité incarnée. Et elle prenait corps à travers une série de liens personnels.

Si, au cours des journées d'août 1648, il avait accompagné le futur cardinal de Retz dans son ambition, Mazarin n'aurait pas pu résister. Et il est probable que le nouvel homme fort l'aurait alors récompensé plus encore que ne l'a jamais fait l'Italien. Mais en agissant ainsi il aurait entravé l'action de la Régente, annihilé l'œuvre entreprise par Richelieu, compromis le règne de Louis XIV et sacrifié le salut de la France à une quelconque ambition individuelle ; cela, il ne le pouvait pas ! Peut-on imaginer que Mazarin ne se soit pas douté, et cela dès les premières difficultés ? Qu'il n'en ait point fait part à la Reine ? Dès lors il était bien l'homme idéal sur lequel le Pouvoir savait pouvoir compter en toutes circonstances puisque, membre de la Compagnie du Saint-Sacrement il ne pouvait, malgré sa fougue et son emportement, faire preuve d'une ardeur trop brutale contre les révoltés.

Selon le célèbre juriste Grotius, en la première moitié de ce XVIIème siècle, la France était devenu le plus beau de tous les royaumes après celui du Ciel. Elle le devait, n'en doutons pas, à l'action du Roi Louis XIII et de son principal ministre Richelieu, à l'action de la Régente Anne d'Autriche et de son principal ministre Mazarin. Mais elle le devait aussi aux hommes qui avaient su exécuter les volontés du Roi et mettre en œuvre ses grands desseins publics. Parmi ces hommes, le maréchal de La Meilleraye a tenu une place, parmi les toutes premières. Mais cette place à la fois honorifique et humble fut celle du uniquement au serviteur dévoué. Il appartint à cette catégorie d'hommes qui n'eurent qu'un idéal : servir la France et les Français quoi qu'il leur en coûta. Pour eux, le mot service à toujours rimé avec celui de sacrifice… au point que leurs défauts ne pèsent pas lourd dans la balance de l'histoire.

François Schwerer (AHH 493)

PS : Un portrait du Maréchal de La Meilleraye orne le grand salon des Invalides.

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